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LA THÉORIE DU PAPILLON

ENTREVOIR CE QU’EST VOIR

« Hypothèses et théories de la perception trouvent (ou tentent de trouver) écho dans les différents mouvements artistiques picturaux, comme le fit par exemple la phénoménologie de Merleaux-Ponti avec l’œuvre de Paul Cézanne…et inversement des mouvements picturaux trouvent leur fondement dans l’apparition, en leur temps, de données scientifiques nouvelles relatives à notre perception (comme par exemple, le pointillisme avec la théorie scientifique des couleurs de Rood et celle de Charles Henry (introduction à une esthétique scientifique publiée en 1885). 

Impressionnisme, cubisme, op’art …etc., la plupart des mouvements sont de près ou de loin liés à la problématique (ou à l’énigme) de la perception.

La théorie intellectualiste de la perception, chère à Descartes, fut remise en question par la théorie de la forme (die Gestalt Theory) laquelle pose la perception comme une donnée immédiate et globale, un rapport direct de la conscience au monde (faut-il ajouter et à elle-même ?).

Bien qu’elle aie apporté ce prima, confirmé depuis, du tout sur le détail, la psychologie de la forme reste en insuffisance : dans la perception, on ne peut nier ou minimiser la part du sujet percevant, son apport à priori, déterminé par l’expérience passée, par ses acquis, ses souvenirs, ses marqueurs somatiques. On ne peut, comme le dit Antonio Damasio* dissocier la conscience de son inscription corporelle…Les émotions, les sentiments participent de la conscience, comme les sensations, donc le corps, participent de la perception…

* Neuroscientifique, directeur du Département de Neurologie de l’Université de l’Iowa et chercheur associé du Salk Institute de La Jolla.

Une œuvre comme "le papillon" qui propose une dissociation de la forme et de la couleur, s’inscrit apparemment en contre de la psychologie de la forme. Cette œuvre générera l’émotion, ou capturera l’attention, le temps à l’esprit de reconstituer le concept de papillon dans sa globalité ou dans sa bonne forme, le temps, pour cela, de puiser dans le réservoir de nos acquis et donnés. L’esprit donne ainsi une expression de lui-même, autant qu’il exprime le papillon : L’esprit projette sa façon d’être dans sa façon de voir. C’est dans cette relation réflexive entre elle et l’esprit que l’œuvre prend son sens, et qu’il y a émotion.
Mais si cette œuvre est à priori une négation de « la Gestalt » puisqu’elle pose un objet où forme et couleurs sont dissociées, elle n’en est pas moins une affirmation de notre perception globale des choses, une affirmation d’une psychologie de la forme, alliant Gestaltisme et inconscient, puisque qu’il suffit, comme le disait Malraux, d’un trait, d’un signe pour que tout notre savoir s’y écrase.

Ce « Papillon déstructuré » (pro)pose un ensemble d’éléments : couleurs, forme extérieure (trait), forme intérieure (vernis) mais ne propose pas les interactions, les liens naturels* entre ces éléments. (*comme ils existent dans la nature chez le papillon). Autrement dit, l’œuvre propose un système sans loi (sans relation entre les éléments).
Les principes de l’esprit (identification, causalité…) retrouveront ces lois apparemment manquantes dans l’œuvre, mais en nous mémorisées, et de là, reconstruiront le concept de papillon.
La perception n’est donc ni instantanée, ni immédiate et c’est le temps (durée) de cette médiation qui déclenchera une émotion ! » 
Le tableau représente le papillon, au sens de présenter à nouveau. Il provoque la perception, un acte perceptif, celui par lequel on peut voir l’objet que l’œuvre met en scène (re-présente) à travers sa manière de le représenter, bien différente de l’objet lui-même (différente d’une représentation photographique objective). Le tableau devient le dépositaire d’un acte (peindre) qui ne vise pas à reproduire, à imiter cette représentation objective, mais qui donne une idée de ce qu’est voir, qui permet d’entrevoir ce qu’est voir ! »


LA THÉORIE DU PAPILLON

Ce titre en fait ne résume aucune théorie et n’est qu’un clin d’œil à la « Théorie du chaos », résumée, elle, par le battement d’aile d’un papillon qui induirait une tornade à l’autre bout du monde.

Sous ce titre se rassemble une série d’œuvres qui m’emmène en effet à l’autre bout du monde de ma peinture originelle, celle exposée dans le livre de AA. Fedorkov : « Voyage dans l’œuvre de Daniel Monic de 1968 à 1989 ».

Elle m’amène au minimal tolérable, à ce point, où pour moi, la Peinture garde encore sa majuscule et son nom ainsi qu’une marge de manœuvre, une variété d’expressions possibles, au seuil de lisibilité.

Au delà, hormis Klein et son Bleu qui atteint l’extrême limite où il se passe encore quelque chose, où ce bleu prend encore du sens et génère une émotion (on est là au confins du mystère de l’Art, au seuil final de visibilité, là où il n’y a plus rien à lire, que du bleu à voir invariablement ; mais ce bleu peut encore symboliser et c’est pour ça qu’il se passe encore « quelque chose »), au-delà donc, on tombe dans ce que Jean-Philippe Domecq nomme les Objets spéculatifs, ces ‘’créations’’ dont le seul but est d’étayer un discours théorique sur l’Art, d’entrer en contestation.

Bien que cette série soit accompagnée d’un discours (le mien), celui-ci n’a pas pour but d’établir une théorie de l’Art et n’est pas non plus un discours d’interprétation. Tout au plus tente-t-il, afin de mieux préparer le visiteur, de rappeler les modalités de notre perception. L’œuvre, elle, ne conteste rien, n’est assujettie à aucune philosophie de l’Art, mais réaffirme, le plus simplement possible, la mécanique de notre perception. L’œuvre garde son indépendance !

Richard Feynman disait en substance : comprendre la rose, pourquoi je la vois rouge, savoir qu’elle est faite de cellules…ne diminue en rien mon appréciation de sa beauté…car je vois alors tellement plus en elle…


LA MORT DE L’ŒUVRE

  …et s’il était nécessaire de trouver une médiation entre mon  œuvre (espace sémantique et stratégie formelle) et la réalité de notre monde, entre mon imaginaire et le réel, je répondrais la Vie… 
Cette médiation est plus encore d’actualité dans la série de « la théorie du papillon » aux confins de ma peinture originelle.
Qu’en est-il de cette barrière entre l’Art et la Vie dont parle Jean Philippe Domecq dans « Artistes sans art ? » (Editions Esprit, Paris 1994) ? Y aurait-il donc une barrière ? Art et Vie ne sont-ils pas intimement mêlés et indissociables ?
Dans un ensemble de sphères concentriques, je vois celle du monde englober celle de la vie qui englobe celle de la conscience qui englobe celle de l’Art…
Dans l’histoire de l’Art, plutôt qu’expressions pour abolir cette hypothétique barrière, les happening, body art, land art…marquent et confirment une fois de plus l’inféodation de l’Art à la vie.
Qu’en serait-il de la vie sans la perception ? Il n’y a pas d’Art sans œuvre et pas d’œuvre sans perception !
Si l’Art comme le dit JP Domecq « est un moyen de percevoir la vie », la vie est notre seul moyen de percevoir l’Art.

La mort de l’œuvre, qui selon JP Domecq « a pu naître de la belle intention d’en finir avec la barrière entre l’Art et la vie », cette mort de l’œuvre, proclamée par les dadaïstes et symbolisée par l’Urinoir de Duchamp, n’a pu naître d’une telle intention car il n’y a pas de barrière entre l’art et la vie ; le fondement de cette mort doit être trouvé ailleurs.
L’Art et la vie sont tout autant l’un que l’autre imperceptibles à priori et
on ne peut découpler l’œuvre de l’Art
on ne peut découpler l’œuvre du sens
on ne peut découpler le sens de la perception
on ne peut découpler la perception de la vie !

Ce que l’on peut regretter de Duchamp, ce n’est pas tant le n’importe quoi que le n’importe qui que ce n’importe quoi a impliqué :
une multitude de spéculateurs, tant "artistes" que critiques, sont tombés dans son Urinoir !

Daniel Monic (extraits)